Publié en 1956, le poème Les Indes constitue à n'en pas douter le socle essentiel de l'œuvre poétique de Glissant, alors jeune écrivain martiniquais, qui sera couronné deux ans plus tard par le Prix Renaudot pour La Lézarde.
Souvent comparé au Saint-John Perse de Vents pour son souffle épique, le texte dessine une manière de contre-pied tragique à l'épopée de la conquête décrite par l'auteur d'Eloges : s'inspirant du Journal de Christophe Colomb, c'est ici le cauchemar de la traite qui fournit le motif de ces six chants douloureux par lesquels Glissant édifie le puissant mémorial du crime colonial.
En entrant dans l'intimité même de cette parole de passion et de sang, la comédienne Sophie Bourel parvient dans sa lecture, à restituer avec une étonnante justesse tout l'élan d'un texte si dense.
Son approche du poème dépasse l'écran d'une lecture distanciée : elle parvient à en incarner les ondoiements, en épouser la violence et à la faveur d'une attention fine au rythme du texte, elle nous en offre finalement tout le prix, celui d'une blessure transcendée.
"Il faut savoir dire merci à celui qui fait à notre langue l'inestimable don de cet usage royal" : on connaît l'exclamation enthousiaste d'Aragon à la lecture de ce chef-d'œuvre de Glissant. A notre tour de remercier Sophie Bourel de nous restituer Les Indes avec une telle force.
Loïc Céry
Les Indes
Mise en lecture d'Edouard Glissant